Pierre Kretz part du constat qu’à chaque époque correspond
une certaine relation à l’alsacien.
Une personne née en 1920, 30, 40 … aura une toute autre relation
à l’alsacien qu’une personne née en 1970, 80, 90. Il
a ainsi constaté cette évolution dans son village natal, à
Rodern :
- en 1950, tous parlaient alsacien
- en 1970, la majorité parlait français
Il souligne alors le tournant décisif que fut Mai 68 pour
le théâtre alsacien ainsi que pour la langue alsacienne. Alors que
jusqu’ici l’alsacien était associé à des valeurs
essentiellement traditionnelles (la religion, le conservatisme) et que le français
était devenu synonyme de liberté (notamment au travers d’écrivains
tels que Sartre), Mai 68 bouleverse ce sentiment.
En effet, on assiste à un regain d’intérêt
pour l’alsacien qui s’émancipe : c’est à
cette époque que Roger Siffert et André Weckmann deviennent célèbres
et que de véritables soirées alsaciennes attirent la foule à
la faculté de lettres de Strasbourg.
Pierre Kretz fonde alors avec d’autres compagnons "De jung elsaesser
buehn", s’inspirant de Berthold Brecht et de sa Junge Bühne.
Les années 1975 à 1981 voient également l’élaboration
de grands spectacles en plein air dans la Kochersberg. Pierre Kretz écrit
3 grandes pièces de théâtre inspirées de la mouvance
sociale et écologiste.
Le théâtre alsacien devient un théâtre de l’engagement
politique.
En 1993/94 paraît son livre La langue perdue des alsaciens où
il écrit : « La langue alsacienne va mourir, elle le sait, faisons
lui un bel enterrement. »
Ce constat brutal et provocateur se base en particulier sur son expérience
en tant que metteur en scène. Il est en en effet désormais très
difficile de trouver de jeunes acteurs qui maîtrisent véritablement
la langue. Comment jouer des pièces classiques (telles des traductions
de Molière et de Goldoni) en alsacien si l’on ne maîtrise pas
vraiment la langue ?
Ce constat n’empêche pas Pierre Kretz de poursuivre son œuvre
et il écrit ainsi Familienrat, sa dernière pièce
en date. Il souligne en outre l’effort constant de l’agence
culturelle pour le théâtre alsacien.
Quelle langue utiliser dans des pièces
modernes ?
Pierre Kretz met en évidence son souci de sonner "juste". Il
souhaite utiliser une langue de tous les jours, même si le français
y prend une place importante. C’est la réalité, la vie de
tous les jours qu’il souhaite reproduire.
Comment écrire en alsacien ?
Pierre Kretz met l’accent sur l’étonnante richesse du dialecte
qui est libre de toutes conventions. Il considère que tous peuvent écrire
à leur convenance, dans leur propre dialecte.
Cette liberté est très intéressante pour l’art théâtral
qui se veut un espace de liberté.
Le théâtre alsacien traditionnel
et rural offre-t-il un certain espace artistique ?
Pierre Kretz fait bien la distinction entre le théâtre alsacien
traditionnel et le théâtre alsacien d’essence artistique.
Il différencie bien les fonctions de ces deux sortes de théâtre.
Le théâtre rural traditionnel a bien plus une fonction sociale
au sein du village qu’une fonction artistique. Il fait partie de la tradition
et doit coexister avec un théâtre plus artistique.
Il souligne de plus que les problèmes qui se posent pour trouver des
acteurs maîtrisant l’alsacien se posent également pour le
théâtre de village. Les acteurs vont parfois jusqu’à
apprendre par cœur des phrases entières pour les réciter
en alsacien.