Compte-rendu du Stàmmtisch avec Astrid Ruff, chanteuse du groupe "les Yiddishe mamas et papas"

3 novembre 2003


La langue maternelle d’Astrid Ruff n’est pas le yiddish, mais sa mère chantait en yiddish d’où ce goût et cet intérêt pour cette langue.
En premier lieu, elle souligne qu’il convient de différencier le yiddish oriental du yiddish occidental. Le yiddish occidental fut essentiellement parlé du 16ème siècle à la première guerre mondiale.

Le yiddish oriental

Il naît dans le bassin rhénan (notamment dans les villes de Worms, Spire et Mayence).
Avec les croisades, les persécutions envers la population juive prennent de l’ampleur. Ainsi, un grand nombre de Juifs fuit le bassin rhénan pour se réfugier en Pologne. Ils vivent alors dans des Städl, des espaces fermés où la langue est pratiquée. C’est à cette époque que des mots hébreux enrichissent le yiddish.
Dans la sphère germanique, le yiddish disparaît peu à peu et l’assimilation des populations juives se fait plus vite. Les gens savants parlent la langue du pays ou l’hébreu. Le yiddish est considéré comme un jargon.
La fin du 19ème siècle voit la renaissance du yiddish qui devient une langue de culture. Entre 1898 et 1940, il connaît une véritable explosion culturelle. De plus, il devient la langue de la lutte sociale car de nombreux Juifs s’engagent dans le communisme. En URSS, il est ainsi soutenu dans un premier temps par le régime avant un revirement de Staline en 1948.
Du fait des déplacements de la communauté juive, le yiddish devient une langue de fusion. Elle ouvre grand ses bras aux mots d’origine étrangère.
En outre, on différencie différentes prononciations de yiddish :
- le yiddish lituanien
- le yiddish roumain
- le yiddish polonais
La prononciation qui s’est imposée est la prononciation lituanienne, notamment pour les personnes qui apprennent le yiddish.
Astrid Ruff propose d’écouter la chanson "eyns, eyns, eyns" (= un) tirée de l’album "Tumba" des Yiddishe Mamas et Papas à titre d’exemple.

Le yiddish occidental ou judéo-alsacien

Le judéo-alsacien est à l’origine une langue rurale, essentiellement orale. Elle a souffert de ne pas être écrite. Elle a ensuite été écrite en caractères hébraïques puis en caractères latins. Elle a alors été assimilée à l’alsacien puis à l’allemand, ce qui a en partie causé sa perte selon Astrid Ruff.
Elle était la langue des marchands de bestiaux, celle des Juifs de la campagne. Elle fonctionnait alors comme une langue codée pour que les "goy" ne comprennent pas les tractations (on retrouve par ailleurs cette langue chez certains marchands allemands). Au musée juif de Berlin, on peut encore entendre des enregistrements de cette langue.
Deux grands auteurs alsaciens sont juifs :
Claude Vigée, né à Bischwiller, qui partit par la suite aux Etats-Unis pour rejoindre enfin Israël où il vit toujours, a écrit quelques textes en judéo-alsacien. Cf. Lettre
Nathan Katz, célèbre auteur alsacien a essentiellement écrit en sundgovien.
En outre, il existe une chaire de judéo-alsacien à l’université de Mulhouse qui est actuellement occupée par Astrid Stark, germaniste.

Le yiddish aujourd’hui

Le débat "le yiddish est-il une langue perdue ou non ?" est un débat très subjectif selon Astrid Ruff.
Certains, comme Rachel Hertel, considèrent que le yiddish est une langue définitivement perdue. Cependant, Rachel Hertel sort une œuvre après l’autre. Elle fait ainsi en sorte que ce ne soit pas la fin.
Astrid Ruff est plus optimiste. Elle constate que de plus en plus de jeunes souhaitent apprendre le yiddish. Des cours de yiddish sont proposés dans le cadre de l’université d’été à Strasbourg. Le nombre de participants a augmenté entre 1998 et 2001. De 30 participants, on est passé à 50 en 2001. Les prochains cours de yiddish dans le cadre de l’université d’été de Strasbourg auront lieu en 2004.
De plus, on assiste à un regain d’intérêt pour le yiddish, notamment à une véritable mode de la musique klezmer (musique traditionnelle instrumentale), en particulier en Allemagne et aux Etats-Unis. On est cependant forcé de constater qu’elle se limite à une population très ciblée (intellectuels et musiciens). En France, cet intérêt se développe peu à peu.
Concernant la situation du yiddish dans le monde, il y a encore des personnes qui écrivent le yiddish, mais plus personne ne parle uniquement cette langue. Astrid Ruff croît que le yiddish n’est pas mort, qu’il renaît même, notamment à travers la musique. De nombreuses personnes en viennent à s’intéresser au yiddish par l’intermédiaire de l’allemand (quand on remonte à la langue allemande du 12e et 13e siècle, on découvre de grandes similitudes entre l’allemand de l’époque et le yiddish). Cependant, il est nécessaire d’apprendre l’hébreu pour maîtriser le yiddish.

Débat :


Combien y a t’il de locuteurs de yiddish en Alsace ?
Concernant le judéo-alsacien, on peut dire qu’il n’est plus parlé (sauf peut-être par un vieux monsieur). Il n’est pas possible de l’apprendre, sauf à Mulhouse.
Concernant le yiddish oriental, il est parlé à plusieurs endroits. L’association "le théâtre en l’air" regroupe notamment une centaine de personnes qui parlent yiddish à Strasbourg. La communauté juive de Strasbourg est essentiellement alsacienne. Il existe également quelques Juifs d’origine polonaise mais surtout des Juifs séfarades (d’origine nord-africaine).

Pourquoi les Juifs se sont-ils implantés en Alsace en particulier ?
Les traces de la présence juive en Alsace datent d’environ 2000 ans. Ensuite, la cohabitation avec les "goy" ne s’est pas trop mal passée. Ainsi, les Juifs sont restés et la langue n’a pas voyagé.

Parle-t-on yiddish en Israël ?
En Israël, le choix a été fait de parler hébreu. En effet, la volonté de créer un état véritablement nouveau avec de nouveaux hommes, a fait que l’hébreu s’est imposé au détriment du yiddish qui était considéré comme la langue du ghetto, de la diaspora. Mais, depuis une vingtaine d’années le yiddish renaît en Israël.

Quelle est la différence entre l’hébreu moderne et l’hébreu de la Bible ?
C’est la même langue ! On peu qualifier cette renaissance de l'hébreu de « véritable miracle linguistique et spirituel ». La prononciation moderne de l’hébreu est séfarade et non pas ashkénaze. Bien sûr, des mots on été inventés pour des objets ou des concepts modernes (création par analogie en général).

Existe-t-il beaucoup de chanteurs yiddish ?
Il existe notamment une chanteuse yiddish : Poupa Slotnicki du groupe "Azoy", mais aussi d’autres interprètes comme Talila (dont le mari, Ben Zimet, raconte des histoires imprégnées de mots yiddish et de l’accent yiddish).

Que devient le projet concernant le centre européen des cultures yiddish ?
Depuis le changement de municipalité à Strasbourg, le projet a apparemment été abandonné. Il s’agissait à l’origine de créer un espace de rencontre muni d’une bibliothèque, d’une cafétéria et d’une salle de spectacles au 101 grand rue à Strasbourg.

Que pensez-vous d’un projet de maternelle alsacéo-yiddish ?
L’idée est intéressante. Pourquoi pas ?

Participez-vous à des manifestations culturelles yiddish, à des festivals, en particulier à celui de New-York ?
Astrid Ruff et les yiddishe Mamas and Papas participent effectivement à des festivals, malheureusement ils n’ont pas encore été invités à celui de New-York. Il existe également un tel festival à Munich.


Nous remercions Mme Astrid Ruff pour son intervention et nous aurons le plaisir de la retrouver sur son album solo "Chante, Reyzele, Chante - Chansons de femmes en yiddish".