La langue maternelle d’Astrid Ruff n’est pas le yiddish, mais sa mère
chantait en yiddish d’où ce goût et cet intérêt
pour cette langue.
En premier lieu, elle souligne qu’il convient de différencier le
yiddish oriental du yiddish occidental. Le yiddish occidental fut essentiellement
parlé du 16ème siècle à la première guerre
mondiale.
Il naît dans le bassin rhénan (notamment dans les villes de Worms,
Spire et Mayence).
Avec les croisades, les persécutions envers la population juive prennent
de l’ampleur. Ainsi, un grand nombre de Juifs fuit le bassin rhénan
pour se réfugier en Pologne. Ils vivent alors dans des Städl, des
espaces fermés où la langue est pratiquée. C’est
à cette époque que des mots hébreux enrichissent le yiddish.
Dans la sphère germanique, le yiddish disparaît peu à peu
et l’assimilation des populations juives se fait plus vite. Les gens savants
parlent la langue du pays ou l’hébreu. Le yiddish est considéré
comme un jargon.
La fin du 19ème siècle voit la renaissance du yiddish qui devient
une langue de culture. Entre 1898 et 1940, il connaît une véritable
explosion culturelle. De plus, il devient la langue de la lutte sociale car
de nombreux Juifs s’engagent dans le communisme. En URSS, il est ainsi
soutenu dans un premier temps par le régime avant un revirement de Staline
en 1948.
Du fait des déplacements de la communauté juive, le yiddish devient
une langue de fusion. Elle ouvre grand ses bras aux mots d’origine étrangère.
En outre, on différencie différentes prononciations de yiddish
:
- le yiddish lituanien
- le yiddish roumain
- le yiddish polonais
La prononciation qui s’est imposée est la prononciation lituanienne,
notamment pour les personnes qui apprennent le yiddish.
Astrid Ruff propose d’écouter la chanson "eyns, eyns, eyns"
(= un) tirée de l’album "Tumba" des Yiddishe Mamas et
Papas à titre d’exemple.
Le judéo-alsacien est à l’origine une langue rurale, essentiellement
orale. Elle a souffert de ne pas être écrite. Elle a ensuite été
écrite en caractères hébraïques puis en caractères
latins. Elle a alors été assimilée à l’alsacien
puis à l’allemand, ce qui a en partie causé sa perte selon
Astrid Ruff.
Elle était la langue des marchands de bestiaux, celle des Juifs de la
campagne. Elle fonctionnait alors comme une langue codée pour que les
"goy" ne comprennent pas les tractations (on retrouve par ailleurs
cette langue chez certains marchands allemands). Au musée juif de Berlin,
on peut encore entendre des enregistrements de cette langue.
Deux grands auteurs alsaciens sont juifs :
Claude Vigée, né à Bischwiller, qui partit par la suite
aux Etats-Unis pour rejoindre enfin Israël où il vit toujours, a
écrit quelques textes en judéo-alsacien. Cf. Lettre
Nathan Katz, célèbre auteur alsacien a essentiellement écrit
en sundgovien.
En outre, il existe une chaire de judéo-alsacien à l’université
de Mulhouse qui est actuellement occupée par Astrid Stark, germaniste.
Le débat "le yiddish est-il une langue perdue ou non ?" est
un débat très subjectif selon Astrid Ruff.
Certains, comme Rachel Hertel, considèrent que le yiddish est une langue
définitivement perdue. Cependant, Rachel Hertel sort une œuvre après
l’autre. Elle fait ainsi en sorte que ce ne soit pas la fin.
Astrid Ruff est plus optimiste. Elle constate que de plus en plus de jeunes
souhaitent apprendre le yiddish. Des cours de yiddish sont proposés dans
le cadre de l’université d’été à Strasbourg.
Le nombre de participants a augmenté entre 1998 et 2001. De 30 participants,
on est passé à 50 en 2001. Les prochains cours de yiddish dans
le cadre de l’université d’été de Strasbourg
auront lieu en 2004.
De plus, on assiste à un regain d’intérêt pour le
yiddish, notamment à une véritable mode de la musique klezmer
(musique traditionnelle instrumentale), en particulier en Allemagne et aux Etats-Unis.
On est cependant forcé de constater qu’elle se limite à
une population très ciblée (intellectuels et musiciens). En France,
cet intérêt se développe peu à peu.
Concernant la situation du yiddish dans le monde, il y a encore des personnes
qui écrivent le yiddish, mais plus personne ne parle uniquement cette
langue. Astrid Ruff croît que le yiddish n’est pas mort, qu’il
renaît même, notamment à travers la musique. De nombreuses
personnes en viennent à s’intéresser au yiddish par l’intermédiaire
de l’allemand (quand on remonte à la langue allemande du 12e et
13e siècle, on découvre de grandes similitudes entre l’allemand
de l’époque et le yiddish). Cependant, il est nécessaire
d’apprendre l’hébreu pour maîtriser le yiddish.
Combien y a t’il de locuteurs de yiddish en Alsace ?
Concernant le judéo-alsacien, on peut dire qu’il n’est plus
parlé (sauf peut-être par un vieux monsieur). Il n’est pas
possible de l’apprendre, sauf à Mulhouse.
Concernant le yiddish oriental, il est parlé à plusieurs endroits.
L’association "le théâtre en l’air" regroupe
notamment une centaine de personnes qui parlent yiddish à Strasbourg.
La communauté juive de Strasbourg est essentiellement alsacienne. Il
existe également quelques Juifs d’origine polonaise mais surtout
des Juifs séfarades (d’origine nord-africaine).
Pourquoi les Juifs se sont-ils implantés en Alsace en particulier
?
Les traces de la présence juive en Alsace datent d’environ 2000
ans. Ensuite, la cohabitation avec les "goy" ne s’est pas trop
mal passée. Ainsi, les Juifs sont restés et la langue n’a
pas voyagé.
Parle-t-on yiddish en Israël ?
En Israël, le choix a été fait de parler hébreu. En
effet, la volonté de créer un état véritablement
nouveau avec de nouveaux hommes, a fait que l’hébreu s’est
imposé au détriment du yiddish qui était considéré
comme la langue du ghetto, de la diaspora. Mais, depuis une vingtaine d’années
le yiddish renaît en Israël.
Quelle est la différence entre l’hébreu moderne
et l’hébreu de la Bible ?
C’est la même langue ! On peu qualifier cette renaissance de l'hébreu
de « véritable miracle linguistique et spirituel ». La prononciation
moderne de l’hébreu est séfarade et non pas ashkénaze.
Bien sûr, des mots on été inventés pour des objets
ou des concepts modernes (création par analogie en général).
Existe-t-il beaucoup de chanteurs yiddish ?
Il existe notamment une chanteuse yiddish : Poupa Slotnicki du groupe "Azoy",
mais aussi d’autres interprètes comme Talila (dont le mari, Ben
Zimet, raconte des histoires imprégnées de mots yiddish et de
l’accent yiddish).
Que devient le projet concernant le centre européen des
cultures yiddish ?
Depuis le changement de municipalité à Strasbourg, le projet a
apparemment été abandonné. Il s’agissait à
l’origine de créer un espace de rencontre muni d’une bibliothèque,
d’une cafétéria et d’une salle de spectacles au 101
grand rue à Strasbourg.
Que pensez-vous d’un projet de maternelle alsacéo-yiddish
?
L’idée est intéressante. Pourquoi pas ?
Participez-vous à des manifestations culturelles yiddish,
à des festivals, en particulier à celui de New-York ?
Astrid Ruff et les yiddishe Mamas and Papas participent effectivement à
des festivals, malheureusement ils n’ont pas encore été
invités à celui de New-York. Il existe également un tel
festival à Munich.
Nous remercions Mme Astrid Ruff pour son intervention et nous aurons le plaisir
de la retrouver sur son album solo "Chante, Reyzele, Chante - Chansons
de femmes en yiddish".