Pour la première fois au monde, Microsoft va développer
une version de son bouquet d'applications et de logiciels Office en dialecte.
Et en l'occurrence en alsacien.
L'alsacien, en tant que dialecte écrit, sera-t-il sauvé à
jamais par l'empire de Bill Gates ? Non, il ne s'agit ni d'un poisson d'avril
en cette fin juin, ni d'une quelconque « Schnapsidee » lancée
entre la poire et le fromage. Ainsi que nous l'annoncions hier dans ces
colonnes, le numéro un mondial des logiciels s'apprête bel
et bien à diffuser une version de sa suite bureautique Microsoft
Office en alsacien. La gestation du projet aura duré exactement neuf
mois et sera finalisée jeudi prochain par la signature à Strasbourg
d'une convention de partenariat entre Microsoft, la Région Alsace
et l'Office pour la langue et la culture d'Alsace (OLCA).
Pour l'heure, les initiateurs du projet se refusent à dévoiler
les détails de l'opération. Même le professeur Raymond
Matzen, figure emblématique de l'alsacianité et chroniqueur
aux DNA, a été invité par l'entourage d'Adrien Zeller
à ne pas communiquer sur le sujet. C'est pourtant lui, à
84 ans, qui aura été l'une des premières chevilles
ouvrières de l'opération. En effet, il vient d'achever la
traduction de 2 500 mots et expressions qui serviront de glossaire de
base pour construire cette version alsacienne de Microsoft Office. Et
ce n'est qu'un début...
Car, au total, il faudra traduire 50 000 mots et expressions en alsacien,
ce qui mobilisera de nombreux professeurs, chercheurs et étudiants
de l'Institut de dialectologie de l'université Marc-Bloch de Strasbourg.
« Devant l'ampleur de la tâche, j'ai failli hésiter,
mais très vite mon patriotisme régional a pris le dessus,
il fallait le faire dans l'intérêt de l'Alsace et des Alsaciens
», raconte le Pr. Matzen. L'enjeu, il est vrai, n'est pas mince
: « Microsoft nous a fait cette proposition. Ce sera pour nous un
acte politique fort », glisse un proche d'Adrien Zeller. Une réaction
d'autant plus enthousiaste que les Bretons, selon lui, étaient
aussi sur les rangs.
« On a déjà perdu trop de temps dans la défense
de l'alsacien, les Bretons ont pris une longueur d'avance dans ce combat
pour la langue régionale, commente Guy Dahl, le directeur de l'OLCA.
Grâce à Microsoft, nous serons à nouveau, dit-il, dans
le peloton de tête ». Et qu'on ne lui dise pas que cette opération
montée avec la firme de Bill Gates a des allures de gadget. «
A partir du moment où une entreprise de ce gabarit s'investit, ce
n'est pas sans raison », martèle le dirigeant.
D'ailleurs, selon lui, l'idéal serait que Microsoft complète
ultérieurement le dispositif par une version son, l'alsacien étant
d'abord une langue parlée. En tout cas, le géant mondial prend
l'affaire très au sérieux. Son président pour la France,
Éric Boustouller, sera jeudi à Strasbourg pour donner le coup
d'envoi à ce premier partenariat régional. Un partenariat
destiné à expérimenter un vaste projet initié
par Bill Gates pour soutenir et valoriser les langues régionales
à travers la planète.
Christian Lienhardt
Accueil parfois dubitatif, circonspect (*), mais le plus souvent positif, voire franchement enthousiaste, pour cette future version en alsacien de Microsoft Office. Extraits.
Roger Siffer : j'applaudis des mains et des pieds
« C'est génial, j'applaudis des mains et des pieds bien sûr.
Sauf que, à part des habitués qui travaillent sur l'alémanique
depuis des années, on ne lit pas l'alsacien comme d'autres langues dont
on a appris la lecture. Donc, c'est d'un usage difficile - et peu importe les
querelles entre anciens et nouveaux, Haut-Rhinois et Bas-Rhinois. Je lis l'alémanique
parce que j'ai passé ma vie à faire ça. Mais même
des comédiens chevronnés comme ceux qui se produisent à
la Choucrouterie ont parfois du mal à la première lecture d'un
texte en alsacien. C'est quand même génial comme idée, d'autant
que les Suisses et Badois aussi devraient pouvoir accéder à cette
version ».
Tomi Ungerer : les traducteurs vont s'amuser
« Bon, je ne sais même pas vraiment ce qu'est qu'un logiciel. Je
n'utilise pas les ordinateurs. Mais sur le principe, c'est une bonne chose.
Encore qu'il va falloir faire des choix : cette traduction, elle se fera en
bas-rhinois ou en haut-rhinois ? Parce que ce n'est pas pareil. Moi, je parle
le dialecte du Logelbach, d'un quartier de Colmar. Ça n'a rien à
voir avec du strasbourgeois. Ils vont s'amuser, les traducteurs ! »
Dominique Schmidt : jouer sur l'affectivité
« Toutes les actions engagées en faveur de l'alsacien me remplissent
d'aise, mais je pense que cet outil ne s'adressera qu'à un public d'initiés
», estime Dominique Schmidt qui, sous l'impulsion de la MJC de Dambach-Neunhoffen,
enseigne l'alsacien à Gundersdorf à une quarantaine d'enfants
et d'adultes. « Il faudra à la fois maîtriser parfaitement
l'alsacien - dont beaucoup de termes informatiques transposés seront
forcément des néologismes- et l'informatique ». La jeune
femme, qui a reçu récemment un prix régional « E
Friejohr fer unseri sproch », approuve l'opération « qui
va jouer sur l'affectivité du public », mais regrette « le
manque de supports vidéo pour transmettre cette langue » à
la jeune génération.
Jean-François Wollbrett : logiciels libres
« C'est une excellente idée, estime le président de l'association
Junge fer Elsassische (Jeunes pour l'alsacien). Elle peut redynamiser l'alsacien.
D'abord en termes d'image, parce qu'elle l'associe aux nouvelles technologies.
Ensuite, c'est important parce que l'informatique a une place de plus en plus
importante dans nos vies, et qu'il n'était pas satisfaisant de devoir
travailler sur des logiciels en français, en allemand ou en d'autres
langues, mais pas en alsacien. C'était un manque, cela en faisait une
langue incomplète. Or l'alsacien peut évoluer. Je serai ravi de
travailler avec un tel logiciel. Mais s'il est bon que Microsoft ait des logiciels
en alsacien, il faudra penser aussi à traduire des logiciels libres.»
(*) Certains des interlocuteurs contactés ont refusé de répondre, croyant -dur comme fer- que cette opération n'était qu'une grossière plaisanterie. Eh bien non !
© Dernières Nouvelles d'Alsace - Sam 24 juin 2006
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