Du lecteur de CD émane la voix de Germain Muller qui chante «
Wir sind d’r Letschte ». Traduction : nous sommes les derniers.
La dizaine de jeunes à l’écoute tente de comprendre le texte
du dramaturge. Parmi eux, Hélène, bas-rhinoise, cherche à
pratiquer un dialecte qu’elle a oublié. Ou Magali, originaire de
Franche-Comté, qui travaille avec des personnes âgées et
a besoin de les comprendre. Ou encore un Américain, qui aimerait savoir
ce qui se dit dans la famille de sa copine lorsqu’il lui rend visite.
Tous les mardis soirs, ils retrouvent Chantal Borg.
Elle leur enseigne l’alsacien.
Plus précisément, une variante de l’alémanique, parlé
du sud de Haguenau au Sundgau.
Jean-François Wollbrettt, président de l'association Alsace-Junge fers Elsassische (AJFE), qui organise les cours, vient du Haut-Rhin. Il parle donc un peu différemment. « Ce n’est pas très compliqué, explique-t-il. Les mots sont toujours les mêmes. Il suffit d’intégrer quelques règles de transformation pour comprendre les autres dialectes parlés en Alsace. » Si la prononciation diffère, la graphie du dialecte aussi. « La chance qu’on a en alsacien, c’est que l’écriture n’est pas figée, glisse Chantal Borg. Pour ne pas dire que tout le monde écrit n’importe comment. » La pique est lancée. Si le temps du « c'est chic de parler français », comme le proclamait le slogan dans les années 1960, est révolu et que les cours d’alsacien fleurissent à Strasbourg, des différends subsistent entre les organismes promouvant le dialecte et la culture régionale.
Pour simplifier, d’un côté se trouvent ceux qui défendent un accès direct au dialecte et qui l’écrivent (donc le codifient comme une langue), à l'instar de l’Office pour la langue et la culture d’Alsace (OLCA) créé et co-financé par la Région et les deux Départements, qui accueille les cours de l’AJFE. De l’autre, ceux qui définissent l’alsacien comme une forme dialectale de l’allemand et estiment qu’il est plus facile de l'apprendre en passant par la langue voisine. François Schafner, président de l’association Culture et bilinguisme, fait partie de ceux-là : « En gros, c’est la même langue. L’une a une forme standardisée, le hochdeustch, (haut allemand, nldr), l’autre des formes dialectales, l’alsacien. » D’après une étude de l’Insee en 1999, si l’alsacien reste la deuxième langue régionale en France avec 545 000 locuteurs, le dialecte est moins pratiqué par les jeunes et sa transmission fait défaut. Sur l’ensemble des enfants nés en Alsace, un sur dix apprend encore l’alsacien contre huit sur dix dans les années 1940. Guy Dahl, délégué général de l’OLCA, se veut optimiste : «Une des conséquences logiques du déclin de l’alsacien serait une baisse de fréquentation des cours et du théâtre en alsacien. Or, c’est le contraire qui se produit. Le nombre de spectateurs ne cesse d’augmenter, le nombre de cours a doublé.» «C’est plus qu’un effet de mode, estime Jean-François Wollbrett. On assiste à une prise de conscience durable, mais insuffisante pour enrayer la tendance à la baisse de la pratique.» Problème : comment stabiliser le nombre de dialectophones si personne n’est d’accord sur les moyens d’y arriver ? Léon Daul, professeur d’allemand et chroniqueur, a publié avec Raymond Matzen un livre destiné à ceux qui veulent apprendre le dialecte. « On a été accusés d’avoir pêché par la langue. » Cependant, au vu de son succès, Wie geht’s a été réédité l’an passé.
Première tentative de graphie commune, la charte rédigée sous la houlette du professeur Albert Hudlett de l’Université de Haute-Alsace n’a pas fait l’unanimité. Le dictionnaire franco-alsacien qui vient d’être publié par un éditeur breton n’échappe pas lui non plus aux critiques. Guy Dahl le présente comme un outil démocratique, tandis que François Schafner précise qu’il est « plein de fautes » et que Léon Daul concède, après un pincement de lèvres, qu’il a « le mérite d’exister ». Autre proposition, relancer l’apprentissage de l’alsacien dans les écoles, qui n’existe, pour l’heure, que sous forme d’activités périscolaires. Là encore, les deux parties ne sont pas d’accord sur le rôle à attribuer à l’enseignement bilingue (franco-allemand) dans la promotion de l’alsacien. Les membres de l’AFJE, autoproclamée « seule association de jeunes pour l’alsacien », tentent de dépoussiérer l’image du dialecte et proposent, de concert avec tous les autres organismes, d’utiliser le dialecte dans la sphère publique. Quel futur pour l’alsacien ? Selon Francis Baerst, rédacteur en chef de l’émission Rund’um, « le dialecte a un avenir, mais sûrement pas une éternité ». Les associations s’unissent pour dénoncer le manque d’actions concertées en faveur de la langue et admettent, à demi-mot, que leurs désaccords n’aident pas le dialecte à progresser. François Schafner parle de « tirer sur la même corde, du moment qu’on ne se pend pas ». Réponse de Léon Daul : « Wer will, d’r kànn. » Celui qui veut, le peut.
Aude Gambet
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